Je viens de dévorer en trois jours le livre « Absolument Dé-bor-dée !» de Zoé Shepard. Sous ce pseudonyme, cette fonctionnaire raconte des anecdotes vécues dans une collectivité qu’elle a tenté de maquiller. Si le livre se déroule dans une mairie, l’auteur a en fait travaillé au Conseil régional d’Aquitaine. Ses collègues se sont vite reconnus et Aurélie Boullet, son vrai nom, risque une mise à pied de deux ans.
Le tableau dépeint est accablant : des journées creuses, des collègues toujours débordés, des gens qui ne servent à rien, de l’incompétence, du népotisme, de la promotion canapé, de la placardisation, des gens qui vivent sur le dos de la bête quand ils ne la truandent pas. The Boss, Coconne, Simplet, Grand Chef Sioux ou le Bizut sont des personnages récurrents pour lesquels ont aura plus ou moins de sympathie.
Le Maire est lui dépeint d’une manière peu flatteuse et surnommé « Le Don », en référence à Don Corleone dans Le Parrain. C’est dire ! J’avoue alors que pour le coup je ne comprends pas pourquoi le président du conseil régional d’Aquitaine a médiatisé les choses et fait ainsi une telle pub pour ce livre qui est assez accablant pour lui et la collectivité qu’il dirige. Le livre est dans les meilleures ventes maintenant. S’il ressemble au personnage dépeint, la stratégie inverse aurait bien plus appropriée, mais peut a-t-il suivi son « Gang des Chiottards » et de son « Communicator » dont la description des compétences est peu flatteuse.
Travaillant moi même dans une collectivité territoriale, j’avoue avoir régulièrement souri à l’évocation de quelques cas qui me rappellent tant ce que j’ai pu vivre, voir ou entendre. Si vous suivez l’actualité ou faite preuve d’un peu de curiosité sur vos mairies, conseils généraux, régionaux, ministères… ces anecdotes ne vous surprendront pas réellement. Elles ne sont pas propres à cette collectivité ni même à l’administration.
Ce qu’elle décrit peut se trouver partout : dans la fonction publique territoriale comme dans le privé. Au fur et à mesure que les collectivités et entreprises grossissent elles sont capables de « digérer » sans problème un certain nombre de poids morts sans que leur fonctionnement général en souffre plus que ça. Certaines grosses entreprises ressemblent à s’y méprendre à des administrations.
Ce que l’auteur voulait décrire et le mal-être que cela provoque chez ceux qui vivent ça au quotidien. Il y a dans les collectivités comme dans les entreprises ou les associations des personnes compétentes, dévouées et qui veulent travailler et il y a les autres. Les choses sont ainsi faites que rapidement les gens qui veulent avancer qui se retrouvent broyés par un système. Un jour une collègue m’a ainsi dit : « Quand je suis arrivé il y a dix ans, je ne comprenais pas pourquoi les anciennes faisaient la tête et se comportaient ainsi, maintenant je sais.«
Je vous recommande de lire aussi l’interview de Zoé Shepard dans Fluctuat. Elle décrit bien le sens du roman et le sentiment ressenti dans une telle machine. En voici un extrait très intéressant :
Evoluer dans un milieu où personne ne fout rien tout en se prétendant dé-bor-dé finit par engendrer un véritable trou noir qui aspire toute envie de travailler. Vous ne prenez plus la peine de réactiver vos connaissances (le droit ou les finances publiques sont des matières qui évoluent en permanence), vous mettez cinq heures à boucler une note qui en aurait pris deux lorsque vous avez été embauché, bref, vous perdez le rythme propre à toute personne impliquée dans un job qu’elle apprécie.
Mais cela n’est pas le plus difficile à vivre.
Au-delà de la sous-activité, il y a ce dont je ne parle pas vraiment dans le livre : la placardisation et le harcèlement moral que subit toute personne qui ose pointer du doigt les dysfonctionnements.
Cela commence insidieusement. Vous réalisez que vos notes de synthèse sont copiées-collées mais avec le nom d’un autre, puis vous êtes évincée des réunions générales et rapidement des réunions concernant les deux pauvres dossiers qu’on vous a fait l’aumône de vous attribuer. A la fin de la journée, vous vous sentez comme une merde. Puis quand les attaques atteignent un niveau insupportable, sans que l’on sache pourquoi, ça se tasse. Pour mieux recommencer quelques temps plus tard.
Le tout est écrit sous forme d’un journal de bord romancé avec dérision, humour et distance. Ce n’est pas de la grande littérature diront certains, mais ce style mordant est parfait pour l’été et la plage ! Evitez juste ensuite de faire de ce livre une généralité…